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Leo Castelli a été le plus grand marchand d’art moderne américain
VIE DE LEO CASTELLI

par Alain Dreyfus
December 17, 2009

Séducteur, mondain, généreux, quelquefois riche et souvent fauché, mari approximatif et toujours d’une impeccable élégance, le galeriste new yorkais Leo Castelli fut le grand manitou de l’art de la deuxième moitié du XXe siècle, pour avoir été l’acteur capital du sacre de New York en capitale mondiale de l’art, aux dépens de Paris.

Le Lion d’or 1964 de la Biennale de Venise décerné à Robert Rauschenberg, poulain de Castelli, fut le coup d’éclat qui fit basculer le centre de la créativité artistique d’un continent à l’autre. Pollock, Rothko, De Kooning, Jasper Johns, Motherwell, Twombly, Stella, Rosenquist, Lichtenstein, Warhol, Bruce Nauman, Richard Serra, pour ne citer que ceux-ci, la liste des artistes américains accompagnés et soutenus par Leo Castelli est vertigineuse.

Annie Cohen-Solal, auteur d’une biographie de référence de Sartre, a rencontré le galeriste en 1989, alors qu’elle était attachée culturelle à l’antenne new yorkaise de l’ambassade de France. Elle l’a fréquenté sans interruption jusqu’à sa mort en 1999. Séduite par ce personnage flamboyant, Annie Cohen-Solal était aussi intriguée — presque agacée — par la façon dont Castelli entretenait son propre mythe. Notamment en passant par pertes et profits une bonne moitié de son existence, balayant l’affaire d’un revers de main pour affirmer que rien de notable ne s’était passé avant son arrivée à New York en 1941.

Le titre le dit bien : « Leo Castelli et les siens » est une biographie plurielle. Annie Cohen-Solal est remontée très loin — jusqu’à la Renaissance italienne — dans l’arbre généalogique de son sujet d’étude. Tout en rassemblant une riche iconographie photographique qui accompagne son essai, elle a collecté, agencé et recoupé une somme considérable de documents et d’archives. Pour raconter l’histoire foisonnante et mouvementée d’une famille aisée dont le destin se confond avec l’histoire des juifs de la Méditerranée puis avec celui de la Mittelleuropa, et la non moins foisonnante, mouvementée, histoire de l’art et de son marché. Pour lier le tout, Leo Castelli est un parfait fil d’Ariane.

Tout commence à Trieste, port de l’Adriatique ouvert à tous les négoces, et une des rares cités qui, depuis le XVe siècle, fut un refuge à la fois sûr et économiquement dynamique pour les juifs séfarades chassés d’Espagne et les ashkénazes, mobiles et modernistes, venus de Roumanie et de Hongrie. En 1799, un jeune toscan de vingt ans chassé par les pogromes s’y établit, y fonde famille et fortune. Leo naît un peu plus d’un siècle plus tard, sous le nom de Leo Krausz. Son père est un banquier hongrois, sa mère est descendante du jeune Toscan.

Après un siècle de stabilité, une carte striée d’une multitude de flèches résume en une image les déplacements forcés, au gré des conflits locaux puis mondiaux, de la famille Krausz-Castelli de 1900 à 1939. Leurs chemins passent par Vienne, Budapest, Bucarest, puis Paris, Cannes et Marseille avant l’embarquement en 1940 pour le Nouveau Monde. Pour cette famille aux revenus confortables, l’exil ne consiste pas à prendre la route avec sur l’épaule un baluchon où l’on jette en vrac le strict nécessaire. Les Krausz-Castelli, où qu’ils soient, vivent dans de belles demeures et partagent la vie mondaine de la haute société. Dans ce biotope privilégié, Leo, élève plutôt nonchalant, acquiert cependant une remarquable aisance dans les langues, pratiquant avec le même naturel l’italien, le français, l’anglais et l’allemand.

Tout en manifestant, dans tous ces idiomes, un goût précoce pour la littérature. Curieux de tout, insouciant, au point d’être aveugle aux périls qui menacent, ce jeune homme de belle prestance et de petite taille collectionne les conquêtes féminines et semble peu pressé de se faire « une situation ». En 1933, à Bucarest, il épouse la séduisante et vive Ileana Shapira, fille d’un richissime industriel juif. Le couple mène grand train. Un peu à la manière de Scott et Zelda Fitzgerald, Ileana et Leo voyagent de palaces en palaces à bord de luxueuses limousines, tout en accumulant une belle collection de meubles au fil de leurs pérégrinations.

Par les efforts cumulés de son père et de son beau père, Leo décroche un poste directorial dans une grosse compagnie d’assurances. S’il obtient en 1935 sa mutation à Paris, Leo s’ennuie à mourir dans son bureau. Le jeune ménage préfère jouir de la vie parisienne, féconde et débridée, alors dominée par la constellation surréaliste. Avec, une fois de plus, l’aide de son beau-père, Leo Castelli monte sa première galerie en 1939. Très bien située — place Vendôme — il y présente, entre les murs d’un hôtel particulier grand siècle, des meubles anciens mêlés aux toiles de ses amis surréalistes, dont Max Ernst. Un reportage photo dans le très chic magazine Harper’s Bazaar donne à l’événement un retentissement imprévu. Mais Paris n’est plus sûr. Alors que la menace nazie se concrétise, le père d’Ileana loue à Cannes une somptueuse villa d’où il organise l’exil de sa famille aux Etats-Unis, où il a déjà transféré la majeure partie de ses avoirs. Leo Castelli, via le passage obligé d’Ellis Island, arrive à New York en 1941. Fin du premier épisode.

Les premiers pas new yorkais sont laborieux. Jouant de ses relations nouées à Paris avec la veuve de Kandinsky, Leo Castelli s’improvise courtier en Kandinsky auprès de collectionneurs et d’institutions américains, pour qui le Russe est encore un inconnu. Les relations avec la veuve, méfiante et âpre au gain, laissent à Castelli un sentiment mitigé. Mais ce sont aussi des années cruciales pour la formation du goût. Car si l’Amérique est encore complexée, faute de passé, dans le domaine de l’art en train de se faire, New York regorge de trésors fraîchement récoltés en Europe. Leo Castelli découvre émerveillé les très riches collections contemporaines du Museum of Modern Art , une institution alors sans équivalent en Europe, dirigée avec brio par son fondateur et premier directeur, Alfred Barr.

Le récit d’Annie Cohen-Solal, nourri d’une profusion de témoignages de première main, tourne ensuite au tourbillon pour raconter presqu’au jour le jour et d’une plume pleine de vivacité, l’irrésistible ascension de Leo Castelli. Il paraît d’abord bien étrange, cet homme toujours tiré à quatre épingles, lorsqu’il vient rendre visite aux peintres dans leurs ateliers crasseux. Plus encore lorsqu’il fréquente les réunions du « Club », où se réunit, dans l’éclat de discussions à haute teneur en alcool et les volutes de fumée, une faune qui deviendra l’élite de l’expressionnisme abstrait, avec Jackson Pollock en ombrageux chef de file. Avec un luxe infini de détails, Annie Cohen-Solal reprend une à une l’histoire des galeries Castelli, qui s’achève en apothéose avec le célèbre « 420 », un immeuble entier de SoHo voué à l’art contemporain. Un exemple qui fait tache d’huile au point de transformer un quartier déshérité de docks et de remises en ruche artistique, version américaine dans les années 70 du Montparnasse des années vingt.

Le secret de Leo Castelli ? Une passion et une réelle empathie pour les artistes. Une empathie active, puisqu’il salarie ceux auxquels il croit, même s’il est le seul. Son formidable sens de l’entregent, des « réseaux » comme dit Annie Cohen-Solal, lui permet de monter expositions sur expositions, tout en formant au fil du temps une nouvelle génération de collectionneurs, en Amérique et aussi en Europe. Tout en tissant aussi des deux côtés de l’Atlantique, des liens d’amitié et de confiance avec les responsables innovants des institutions artistiques. C’est lui qui fait entrer Jasper Johns au MOMA, même s’il n’arrive pas à convaincre Alfred Barr — fasciné par les « Flags » de Johns — d’accueillir le moindre « Combine » de Rauschenberg sur ces cimaises. En revanche, le courant passe sans aucune anicroche avec Pontus Hulten, qui organise dans le flambant neuf musée d’art moderne de Stockholm la première exposition en Europe de peintres américains. Expressionnisme, Pop art, minimalisme, installations.

Si l’on peut lier de grands marchands à une époque ou à une école, tel Durand Ruel pour les impressionnistes, Kahnweiler pour Picasso, rares sont ceux qui surent anticiper les avant-gardes avec une telle souplesse et une telle sûreté de jugement. Leo Castelli réunissait en une seule personne toutes les qualités nécessaires pour devenir le pivot qui permettait de faire vivre tant les artistes que le marché, en créant des flux de circulation qui sont le sang, ou le nerf de la guerre, comme on voudra, de la vie artistique. En ce sens, la biographie d’Annie Cohen-Solal est convaincante, le personnage de Leo Castelli s’inscrit bien dans la lignée de ses ancêtres de la Renaissance, acteurs de premier plan dans la fortune et le raffinement des villes de la Renaissance italienne.

Annie Cohen-Solal, Leo Castelli et les siens, Gallimard, témoins de l’art, 552 pages, 35 €