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« New York comme un aimant », Leo Castelli

Par: Laure Guilbault le 12/11/2009

Ancien conseiller culturel à l’Ambassade de France aux Etats-Unis, Annie Cohen-Solal publie chez Gallimard une biographie du galeriste Leo Castelli. Le livre, qui sortira aux Etats-Unis en Avril, raconte l’épopée de ce Juif d’Europe Centrale francophile devenu prince de New York.

C’est fraîchement débarquée à New York en Octobre 1989 pour prendre le poste de conseiller culturel qu’Annie Cohen Solal fait la connaissance de Leo Castelli. Ce grand marchand d’art francophile et parfaitement francophone lance :  «Ah bon! Vous êtes la nouvelle? Et bien vous allez prendre la ville d’assaut, avec votre jupe orange et vos gants longs!»

Annie Cohen-Solal est alors personnalité culturelle, très connue pour sa biographie de Jean-Paul Sartre. Un jour, le chancelier Helmut Kohl la voit intervenir à la télévision télévision allemande, il la trouve excellente et fait part de son enthousiasme au président français. François Mitterrand lui propose alors le poste de conseiller culturel à l’ambassade de France. Elle qui travaille sur les intellectuels de l’après-guerre accepte : « J’ai pris ce poste passionnant sachant qu’il y avait une part de travail terrain. » Leo Castelli lui enseigne l’art américain. « J’ai eu la chance de suivre ce monsieur dans ses pérégrinations », se souvient-elle.

La vie de Leo Castelli est une épopée du XXème siècle : depuis Trieste, sa ville natale sous domination austro-hongroise, Vienne, Budapest, Bucarest, Paris, le Sud de la France pour fuir la répression nazie, jusqu’aux Etats-Unis. « Sartre et Castelli, bien que différents, sont des agents de transformation culturelle, deux passeurs », explique Annie Cohen-Solal. Castelli est aux avant-postes et fait découvrir Kandinsky aux Etats-Unis. C’est lui aussi qui fit découvrir les artistes américains en Europe, non sans crispation : quand l’Américain Robert Rauschenberg triomphe à la biennale de Venise en 1964,  ce sont des « hurlements de chacals appelant à la défense de l’Occident contre la barbarie américaine dont [Castelli] est le lion», écrit le critique Pierre Restany. Le chemin a été long jusqu’à ce qu’il soit fait officier de la Légion d’honneur par François Mitterrand en 1991.Jusqu’à sa mort en 1999, Castelli est resté un indéfectible amoureux de New York. « Ce n’était pas l’Amérique qui m’intéressait, mais plutôt New York comme un aimant. »

Annie Cohen-Solal travaille désormais sur la biographie d’Ileana Sonnabend, la première femme de Leo Castelli. Elle est aussi en contact avec des producteurs américains pour l’adaptation de la vie de Castelli au cinéma.

French Morning: Pourquoi avoir choisi Leo Castelli ?

Annie Cohen-Solal: Il me semble que les acteurs les plus intéressants du monde de l’art ne sont pas tant les artistes, mais plutôt les marchands et les collectionneurs. La question qu’il faut se poser est: qu’est ce qui fait qu’une ville devient un centre, un locus, à un certain moment de l’Histoire, comme Florence au XV° siècle, Amsterdam au XVII°, Paris au XIX° ou New York au XX°? La réponse est que ce sont les marchands, les mécènes et les collectionneurs qui permettent la floraison d’artistes à un moment donné et dans un lieu donné. Castelli m’intéresse, car c’est est lui qui a permis à New York de devenir ce locus à partir des sixties.

Comment avez-vous procédé?

J’ai enquêté pendant quatre ans, dans la plus grande solitude, tout en assurant mon séminaire à New York University, grâce à plusieurs bourses de fondations privées américaines, dont celle de la Fondation Pollock-Krasner, ce qui m’a permis de vivre dans la maison de Jackson Pollock à Long Island pendant un an, en dormant dans son lit, devant Accabonack Creek, ce qui était assez amusant! Je n’avais aucune idée que cette enquête me mènerait aussi loin. J’ai beaucoup voyagé en France, en Italie, en Hongrie, en Roumanie, au Brésil, pour retrouver les racines familiales de Castelli et l’inscrire dans l’histoire de la longue durée.

Qu’avez-vous découvert ?

Ce qui est fascinant, c’est que Leo Castelli s’est construit un personnage d’Américain mythique alors qu’il était un juif européen d’Europe Centrale typique, avec ses déplacements forcés mais toutes ses richesses culturelles. Et que, derrière ce qu’il racontait sur lui-même de manière un peu mécanique, il y avait quelque chose de beaucoup plus intéressant : il y avait toute une histoire, une histoire tragique. On ne le connaissait que que de manière un peu superficielle, mais les découvertes de mon enquête permettent de comprendre comment il a pu devenir, à 50 ans, un galeriste aussi génial, overnight, en ouvrant une galerie dans la chambre de sa fille!

Quelle était sa situation financière ?

Il était toujours sur la corde raide, son comptable s’arrachait les cheveux. Donc si, sur le plan financier, il était dans la plus grande instabilité, par contre, c’était un extraordinaire networker. Contrairement à tant de galeristes aujourd’hui, Castelli n’a jamais spéculé, et sa priorité absolue est toujours restée que ses artistes puissent être payés, mensuellement, ce qui était entièrement inédit aux Etats-Unis.

Quel a été son apport ?

Avant lui, les artistes étaient considérés comme des citoyens de second ordre aux Etats-Unis, dans un pays où la mentalité philistine reste toujours très forte, avec des valeurs de pionniers et de business. Castelli expliquait que les artistes étaient « ses héros », et il a imposé son respect pour l’artiste aux Américains. En disant que Jasper Johns « était Ingres » et que Robert Rauschenberg « était Delacroix », il les a inscrits dans le cours de l’histoire de l’art, avec des stratégies très élaborées. Aujourd’hui, on se rend compte qu’il a révolutionné les valeurs de cette société américaine philistine par rapport à l’art; par exemple, l’artiste Jim Rosenquist m’a dit : « Grâce à Leo, je suis devenu quelqu’un de respectable », et le grand collectionneur californien Eli Broad a ajouté : « C’est Leo qui m’a éduqué ». De fait, le talent de Leo Castelli provient d’une longue tradition familiale, celle des agents de la Renaissance, et c’est pour cela qu’il est devenu une icône aux Etats-Unis.

Leo Castelli et les siens, Ed. Gallimard, collection « Témoins de l’art », 550p, 33E.

Leo and His circle, Alfred A. Knopf, 560 p, $30, April 27, 2010.

Le New York de Leo Castelli

Ellis Island : Le 12 Mars 1941, dans des circonstances tragiques et rocambolesques, la famille acoste dans la ville de New York. « A Ellis Island, l’eau était chaude et tout était blanc », se souvient sa fille Nina Sundell.

Le MOMA : A peine installé, Leo Castelli se rend seul, pour la première fois au MOMA. Pour lui comme pour la plupart des Européens, le bâtiment de la 53ème rue, entre la 5e et la 6e avenue est une destination magique.

4E 77sth street : C’est dans ce brownstone à colonnes, hôtel particulier de son beau-père Michael Schapira, que réside la famille Castelli. Leo transforme la chambre de leur fille en galerie d’art.

Le Club 39E 8th St: En 1949, un groupe d’artistes abstraits crée le Club. Leo et Ileana Castelli avec le galeriste Charles Egan sont les seuls non-artistes à le joindre comme membres fondateurs. Les conférences du Club deviennent vite célèbres par le bouche-à-oreilles dans un milieu intellectuel new yorkais très restreint. « On discutait dans des débats très animés, voire violents. Puis on faisait la collecte et on allait chercher du whisky en bas, à la Cedar Tavern. Tout le monde se soûlait puis on rentrait chez soi […]« , raconte Ileana.

East Hampton : Dans leur leur belle maison en bois de Jericho Lane, les Castelli avec leurs invités cèdent à la magie des plages d’Amagansett et de Georgica Pond et se baignent à Louse Point. De Koonig et sa femme passent deux étés dans la résidence des Castelli.

La galerie du 420 West Broadway : 1971, Castelli ouvre sa galerie à Soho qui émerge comme quartier artistique. Castelli se démultiplie : Catelli uptown, sa galerie traditionnelle, et Castelli downtown : « Downtown, c’est tellement plus excitant! », commente-t-il.

Da Silvano 260 Sixth Avenue, entre Houston et Bleecker Streets : Castelli mange frugalement. Il déjeune toujours dans les mêmes restaurants italiens.
Les Pleiades : A l’emplacement de l’actuel Café Boulud, le restaurant est l’un des repères de Leo Castelli.  Quand Annie Cohen-Solal quitte son poste à l’ambassade, Daniel Boulud organise un diner, auquel Leo Castelli participe.