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Les Echos

LEO CASTELLI ET LES SIENS  d’Annie Cohen-Solal

LES ECHOS [ 17/11/09  ]

Sans cet homme, l’histoire de l’art au XXe siècle n’aurait pas été tout à fait la même. A la fin des années 1950, alors qu’il tutoie la cinquantaine, Leo Castelli, né Leo Krauss, à Trieste, en 1907, ouvre une galerie à New York. Depuis des lustres, il tourne autour de cette idée, côtoyant les artistes, courant les ventes, visitant les ateliers, organisant des expositions, intervenant dans des colloques, animant un club d’artistes underground (sobrement appelé « Le Club »), conseillant musées et collectionneurs, achetant lui-même dans la mesure de ses modestes moyens de gérant de l’entreprise de tricots de son beau-père. Ce riche industriel roumain, aussi lucide qu’éner­gique, avait embarqué juste à temps toute sa famille, Leo compris, loin des persécutions nazies. Direction, New York.

Depuis toujours, Leo a le virus. Avant-guerre, il avait participé (grâce, déjà, à l’argent du beau-père) au lancement d’une galerie, à Paris, place Vendôme. Sans suite. Mais, en cette année 1957, il saute le pas. Comme ses ancêtres, les cinq frères Castelli, qui, au XVIIIe siècle, avaient initié la prospérité de leur village toscan de Monte San Savino, comme ses cousins Castelli –  « i due Tiracchi », les « deux bretelles », car ils étaient inséparables -, qui, à la fin du XIXe siècle, avaient trusté le marché du café à Trieste, Leo va innover. Car, depuis quelques années, il a compris que la suprématie des artistes européens, français en particulier, relevait du passé. L’avenir, il en est convaincu, appartient à ces jeunes peintres américains qui, pour les premiers d’entre eux, tirent le diable par la queue, « downtown », dans des ateliers insalubres. Leurs noms ? Willem De Kooning, Jasper Johns, Jackson Pollock, Robert Rauschenberg, James Rosenquist, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, Franck Stella.

Très vite, c’est le succès. La galerie du 4 East 77th Street, installée chez Castelli, dans l’ex-chambre de sa fille, va devenir l’épicentre du monde de l’art, pas seulement new-yorkais, ni américain, mais bien mondial.

Triomphe inopiné

Dès 1964, le triomphe inopiné de ce galeriste, héritier de Vollard ou de Kahnweiler, qui, sorti de nulle part, prétend faire la nique aux Français, alimente les polémiques. A la Biennale de Venise, c’est en effet son poulain, Robert Rauschenberg, qui rafle le premier prix (Jasper Johns, le glanera en 1988). C’est la curée. Le cri­tique Alain Bosquet, dans « Combat », dénonce « cette conspiration minutieusement réglée pour discréditer ce que l’Europe a de plus pur et de plus sacré ». A Picasso, Miro, Chagall, Ernst ou Kokoschka, il lance : « Défendez-vous des barbares ! »

De Monte San Savino à Trieste, de Siklos, Budapest, Fiume, Bucarest ou Vienne à Paris, puis New York, Annie Cohen-Solal, qui fut la biographe de Sartre, retrace le destin exceptionnel de Leo Castelli et des siens (au premier rang desquels son épouse Ileana, qui, souvent, fit preuve de plus d’intuition que lui). Fondée sur un travail exemplaire d’archives, cette biographie d’une finesse, d’une générosité et d’une intelligence rares donne envie de se précipiter dans les galeries. Avec un oeil neuf.

T. G., Les Echos