Pages Navigation Menu

Academic & writer

LesEchos.fr

08/12/2009 | 17:49 | Judith Benhamou-Huet Blog

Leo Castelli : le géant

Warhol, Jasper Johns, Rauschenberg, Lichtenstein : c’est lui, Leo Castelli. Plus précisement Leo Castelli a été leur marchand et leur a donné une ample reconnaissance mondiale. Il était né à Trieste en 1907 dans une famille intello bourgeoise. Il est mort à New York en 1999 célébré comme le plus grand galeriste de la deuxième partie du XXe siècle. Annie Cohen-Solal s’est attaquée à la tache substantielle d’écrire sa biographie. Une super idée. Ca manquait. 7 ans de travail. Un résultat remarquable (Leo Castelli et les siens. Gallimard. 33 euros). Elle passe cependant beaucoup de temps sur les années d’avant sa carrière de marchand. Là c’est juste une saga et des errances européennes typique de cette classe sociale des jeunes juifs cosmopolites et lettrés. L’écriture est dramatisée et c’est un peu regrettable.

Peu de temps avant sa mort je l’avais interviewé à New York. Il m’avait raconté le peu d’intérêt éprouvé par les américains pour l’art français. Il disait par exemple qu’il avait exposé le travail de Jean-Pierre Raynaud et qu’il n’avait pas fait une seule vente. Il ne pouvait pas tenir une telle situation. Tous les jours, le vieux marchands qui vivait dans ses derniers jours avec une jeune femme, en tous cas beaucoup plus jeune que lui, se rendait dans un restaurant italien du upper east « St Ambroeus » connu à l’époque pour son décor kitsch de panneaux vénitiens qui transformait le fond de la salle en une sorte de cocon.

Quelques extraits du livre d’Annie Cohen-Solal rédigé avec une rigueur documentaire qui contrairement aux habitudes françaises ne confond pas sentiments personnels de l’auteur et faits avérés :

- Première galerie p 165 : « Comment un employé de banque italien raté, de trente deux ans, père d’une petite fille de 18 mois, et séparé de sa femme, devient–il pendant quelques semaines un galeriste éclair et à succès, dans un pays étranger et en crise, à la veille de la seconde guerre mondiale ?Comment le personnage de Leo Krausz, érudit et disert, charmant et raffiné, mais aussi passablement superficiel et mondain, se métamorphose t-il en Leo Castelli marchand de tableaux… Dans un espacefort bien situé (place Vendôme, ente le Ritz et Schiaparelli) et financé par son beau père, il se lance dans un partenariat avec René Drouin, en inventant un projet de galerie originale, à mi chemin entre arts décoratifs et arts plastiques, qui s’inspire de la galerie Gradiva ». 

- Anecdote de la fille de Leo sur la guerre p 186 : « La politique ? Notre chien était bien dressé. Françoise lui mettait un sucre sur le museau et lorsqu’elle disait « Hitler a gagné » il n’y touchait pas ; mais lorsqu’elle disait « Les Alliés ont gagné » alors il l’avalait ».

- Comprendre l’art américain p 224 : « J’ai commencé à me constituer une certaine éducation dans le domaine de l’art américain, mais c’était très peu de choses, convient Castelli. Clément Greenberg (ndlr, le célèbre critique d’art américain de l’après guerre) qui connaissait mon intérêt m’a dit : « Je vais m’occuper de vous montrer ce qui se passe ici, ce que les jeunes artistes américains sont en train de faire ».

Le concept des mouvements p 325 : « Cette capacité de conceptualiser les mouvements générés par ses propres artistes n’est–elle pas vraiment l’un des points forts de Castelli ? Imbattable lorsqu’il explique que « Warhol aspirait par dessus tout à être dans la galerie de Johns et Rauschenberg. Convaincant, lorsqu’il assure que c’est Frank Stella qui justifie l’arrivée de minimalistes et ainsi de suite ».

Et une dernière phrase du livre p 496 : « Aux Etats-Unis un pays de tradition philistine, citer un poème ou regarder un tableau sont des valeurs féminines ; mais Leo a enseigné au public qu’on peut à la fois regarder le base-ball à la télé et aimer Jasper Johns ».

Voilà une excellente explication sur l’élargissement récent de l’auditoire de l’art contemporain.