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Academic & writer

Libération

“Leo Castelli passeur d’art”
April 17-18, 2010

Leo Castelli de Annie Cohen Solal Gallimard Témoins de l’art, 320 pp., 33 €.

Le galeriste Leo Castelli est à la Maison Blanche, aux côtés de Kennedy, le 14 juin 1963. Le Président sourit, domine de toute sa taille le petit homme qui vient de lui offrir une sculpture d’un drapeau américain de Jasper Johns, l’artiste américain phare de sa galerie éponyme. Castelli est au sommet de sa réussite. «Il était le plus grand marchand du monde, et il le savait», comme le dit Joe Helman, un de ses collaborateurs.

L’histoire de Castelli est aussi l’histoire de l’art de l’après-guerre. Et la superbe biographie d’Annie Cohen-Solal, Leo Castelli et les siens racontant les contextes de cette vie marquée par l’histoire du siècle. Castelli est mort en 1999 mais son ombre reste portée sur la peinture et le marché de l’art contemporain qu’il aura, d’une certaine manière, inventé. L’écrivaine, qui a connu Castelli lorsqu’elle était conseillère culturelle à New York, réussit à remonter tous les fils de cet homme né en 1907 dans une famille juive triestine, et qui gardait jalousement ses espaces secrets. «Leo Castelli ne m’a jamais raconté l’ensemble de son histoire, confie l’auteure, mais m’a donné suffisamment de clés pour commencer ma quête». Une quête et une enquête sur ce personnage d’exception qui a quitté une Europe menacée par le nazisme pour devenir le passeur obligé de l’art américain.

Alors que la peinture européenne domine encore le monde de l’après-guerre, c’est lui qui va savoir reconnaître, faire connaître – et vendre, bien sûr – les artistes de son nouveau pays.

Il les découvre tous. Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Frank Stella, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, James Rosenquist… Des noms aujourd’hui universels, présents dans tous les musées du monde mais alors inconnus et même plutôt méprisés par l’élite du marché de l’art, restée à Picasso, Matisse ou Duchamp. Annie Cohen-Solal cite ainsi un texte odieux d’Alain Bosquet dans Combat, daté de 1964. L’écrivain français y juge que «la consécration du peintre américain Rauschenberg est un événement dégradant dont on peut se demander si l’art de l’Occident pourra se relever».

On sait que l’art s’en remettra et Castelli prospérera. De l’avis de ses proches, il n’avait pas un «œil» extraordinaire, à la différence de sa première femme Ileana, mais Annie Cohen-Solal montre son talent à comprendre ce qu’elle appelle «l’écologie de l’art». Avec Alfred Barr, du MoMa, Alan Solomon, du Jewish Museum, Castelli depuis sa base de New York tisse un réseau qui crée et entretient «la nouvelle dynamique des peintres américains». Castelli vend ou donne aux musées, organise des expos, présente les conservateurs aux peintres qu’il représente. Et ainsi verrouille le marché.

Annie Cohen-Solal semble avoir rencontré tous ceux qui ont croisé Castelli en Amérique et en Europe, femmes – nombreuses – fils, artistes, collaborateurs, spécialistes de l’art. Ils tissent tous le portrait d’un homme charmeur, ouvert et secret, plutôt correct dans un monde de faiseurs. Il a été ainsi le premier galeriste à mensualiser ses peintres, a aidé beaucoup de jeunes galeristes à démarrer, et s’il devint riche, l’argent ne fut pas son moteur. Mais, il sut avec talent «organiser l’économie politique de l’art, vendant un capital symbolique».