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Academic & writer

La «muse endormie» de Picasso revit à New York Picasso and Marie-Thérèse: l’amour fou à la Gagosian Gallery, New York

Annie Cohen-Solal
Depuis le 15 avril 2010, la galerie Gagosian présente Picasso and Marie-Thérèse: l’amour fou, sa troisième exposition Picasso en moins de deux ans. Après Los Mosqueteros (New York, 2009), puis Les Années méditerranéennes (Londres, 2010), Larry Gagosian complète ainsi sa puissante politique d’«expositions de musée», amorcée il y a plus de vingt ans. Ready-made company . Mais Picasso and Marie-Thérèse se révèle, et de loin, la plus intéressante des trois expositions Picasso. Elle permet en effet de dévoilerMarie-Thérèse Walter(figure mystérieuse et centrale de l’oeuvre du maître, dont certains portraits dépassent aujourd’hui les 100 millions de dollars) et de présenter quatre-vingts oeuvres magnifiques (dont près de la moitié totalement inconnues) inspirées par la jeune femme de 1927 à 1941.Les années Marie-Thérèse

Au long de six salles immenses de la galerie de Chelsea, dans une scénographie particulièrement dramatique, le public est amené à découvrir les effets que cette jeune fille de dix-sept ans provoqua sur l’artiste, à commencer par le légendaire coup de foudre que Picasso ressentit pour elle, lors de leur rencontre fortuite devant lesGaleries Lafayette en 1927. «Vous avez un visage intéressant, nous allons faire de grandes choses ensemble; voulez-vous poser pour moi?», lui demanda le peintre.

Dès le lendemain, le travail commença. On sait qu’après la production de son chef-d’oeuvre Les Demoiselles d’Avignon en 1909, Picasso avait effectué un retour au figuratif, lors de la Première Guerre mondiale et de son mariage avec la danseuse des Ballets russes Olga Kokhlova. La rencontre avec Marie-Thérèse signa donc l’avènement du «nouveau laboratoire graphique» de Picasso (selon la belle formule de Pierre Daix). Car l’artiste, alors confronté à une série de difficultés personnelles, professionnelles et politiques dans une période particulièrement troublée, s’engagea, grâce à sa nouvelle muse Marie-Thérèse, dans la création d’un vocabulaire plastique inédit. Relation passionnelle pourtant toujours marquée par le secret, puisque, malgré son divorce d’avec Olga et la naissance de Maya (la petite fille née de son union avec Marie-Thérèse en 1935), Picasso condamna sa muse et maîtresse à la clandestinité dès qu’il rencontra Dora Marr en 1936.

Quoi qu’il en soit, c’est à Boisgeloup (la propriété qu’il a acquise pour Marie-Thérèse) que le créateur boulimique se remet à la sculpture (abandonnée depuis 1912) et se livre à son travail avec une rage dynamique comme jamais auparavant: en cinq mois, par exem-ple, de décembre 1931 à avril 1932, il produit, entre autres, plus de 28 tableaux. Ces «années Marie-Thérèse» resteront l’une des phases les plus fertiles et les plus éblouissantes de l’artiste: dessins classiques ingresques, sculptures sensuelles puissantes (en plâtre, bronze, bas-reliefs, bois taillé à la manière des Étrusques), tableaux, gravures, pastels, photos, collages, tracés sur portes en bois, reprises au crayon, au pastel, natures mortes, portraits se succèdent, dans un festival dont l’exposition de la galerie Gagosian nous donne une magistrale introduction.

La première salle, à elle seule, réussit un exploit. Car dans la pénombre, elle offre, en un moment-seuil (ou est-ce un carnet intime?), un échantillon de la virtuosité et de la polyvalence esthétiques de Picasso: après cinq photos en noir et blanc de la jeune fille athlétique, claire, lumineuse, belle blonde scandinave, nageant, grimpant, jouant au ballon, allaitant sa fille, ou encore faisant un portrait de Picasso et de Maya, apparaissent Marie-Thérèse coiffée d’un béret en jeune fille rangée (portrait classique au fusain, 1927, année de leur rencontre), Portrait de Marie-Thérèse (dessin au crayon, 1935, année de la naissance de leur fille Maya), Tête de Marie-Thérèse (bronze doré, 1931), Marie-Thérèse accoudée (huile, 1939), Nue endormie enfin (fusain sur toile, 1932). Thème et variations sur (presque) toute la période de leur histoire, dominés par la toile de 1939, une oeuvre en rose et vert, puissante, à la pâte épaisse, d’une étonnante douceur d’où explose (de profil et de face) le visage d’une jeune femme paisible, au teint parfaitement transparent, au regard parfaitement bleu. Quelle entrée en matière!

Secret de famille

De salle en salle, au cours d’une visite au rythme syncopé, d’oeuvres plus intimistes en oeuvres plus imposantes, d’arabesques sensuelles effleurées en tracés rageurs sur portes de bois, de sculptures massives en natures mortes colorées, apparaît une autre Marie-Thérèse, dans un parcours étonnant où tableaux prêtés par les grandes institutions du monde entier alternent avec oeuvres de collectionneurs privés et oeuvres de la famille. Progressivement, c’est donc à New York, en ce printemps 2011, dans les murs en béton de ce quartier du sud de Manhattan, que la mystérieuse Marie-Thérèse, la «muse endormie» des années 30 à Paris ou de la plage de Dinard, commence à sortir de l’ombre, quatre-vingts ans plus tard. Mais c’est dans la dernière salle que, comme par magie, elle prend vraiment vie, grâce à une série de photos prises dans des photomatons, retrouvée par sa petite-fille Diana et que la galerie Gagosian a fait animer en un petit film. Et là, pour le public new-yorkais, en chemisier blanc avec veste de cuir noir, vraisemblablement guidée dans sa pose par Picasso, Marie-Thérèse joue avec une mèche de cheveux blonds qu’elle glisse derrière son oreille droite, de manière coquine, en souriant.

«Née un an avant la mort de Picasso, mon grand-père, et cinq ans avant celle de Marie-Thérèse, ma grand-mère, je n’ai connu, au sujet de leur relation, pendant des années, que les éléments divulgués au compte-gouttes par la mythologie familiale, ou les anecdotes souvent erronées rapportées dans les ouvrages publics», explique dans le catalogue Diana Widmaier-

Picasso, conservatrice de l’exposition. «Mon travail d’historienne d’art, en quête d’une compréhension approfondie de certaines périodes de l’oeuvre de Picasso, se justifie en grande partie par cette lacune originelle.»

La grande qualité du travail de Diana Widmaier-Picasso, qui n’a eu de cesse, depuis des années, de trouver le lieu idéal pour présenter cette exposition, fut de s’attaquer à un secret de famille, de décrire sa grand-mère en «”Marie-Thérèse verticale”, c’est-à-dire dressée, vivante et active», tout démontrant magistralement combien ces «années Marie-Thérèse» restent centrales dans l’oeuvre de l’artiste. D’ailleurs, dans son essai, n’affirme-t-elle pas sa «conviction que Marie-Thérèse (à travers ces métamorphoses imposées par Picasso) possédait en fait une autre dimension, celle d’incarner pour l’artiste la problématique de son art tout entier»?

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